Evaluation de l’impact des TICE : un travail de détective !

13 juin 2010

L’introduction des TICE (Technologies de l’information et de la communication pour l’éducation) dans l’enseignement fait désormais partie du quotidien des acteurs de ce secteur, en Europe comme dans le reste du monde. En Amérique latine, l’Uruguay a pris en 2007 l’initiative de fournir aux élèves des écoles publiques du pays et à leurs enseignants des ordinateurs portables et une connexion à Internet dans les écoles. Cette mesure connue sous le nom « Plan CEIBAL », vise initialement l’enseignement primaire et a été étendue récemment à l’enseignement secondaire, dans le cadre d’une politique nationale de développement basée sur l’innovation scientifique et technologique.

Le coût de l’éducation

Il est évident que l’éducation a un coût. Les sociétés doivent ainsi être disposées à assumer de manière solidaire les coûts des politiques et des institutions contribuant au développement des TICE. Pour évaluer ces coûts, en particulier dans le cas du Plan CEIBAL, nous disposons de chiffres bruts (voir « Un ordinateur par enfant : combien ça coûte ?« ). Nous apprenons ainsi que le Plan CEIBAL représente en termes de coûts près de 0,3 % du PIB, soit environ 5 % du budget de l’éducation dans ce pays.

On est en droit de se demander si cela vaut réellement la peine de dépenser de telles sommes. Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’évaluer l’impact du programme éducatif mis en oeuvre. Cette évaluation a elle aussi un coût et fait partie des actions financées par un emprunt de 6 millions de $ sur 25 ans auprès de la Banque Interaméricaine de Développement (voir « BID aprueba préstamo para consolidar y ampliar el Plan Ceibal » [La BID approuve un emprunt en vue de la consolidation et de l'extension du Plan Ceibal]). En effet, l’un des objectifs de cet emprunt est de « développer des stratégies et des instruments permettant un suivi et une évaluation de l’impact éducatif et social du Plan [CEIBAL], en intégrant le développement de  capacités institutionnelles et techniques (…) ». L’un des résultats de cette démarche d’évaluation se présente sous la forme d’une étude : « En el camino del Plan CEIBAL« .

Une évaluation à long terme

S’agissant d’éducation, l’évaluation qui doit être menée est à long terme. Pour autant, des résultats partiels sont d’ores et déjà disponibles.

Ainsi, en Uruguay, différentes études ont été réalisées pour mesurer l’impact du Plan Ceibal, comme on peut le voir dans Uruguay : publication de rapports sur le Plan Ceibal.

A l’échelle de l’Amérique latine enfin, les instruments d’évaluation sont mis en place, par exemple, avec le Laboratorio Latinoamericano de Evaluación de la Calidad de la Educación (LLECE).

Pour revenir à l’Uruguay, Lidia Barboza Norbis, enseignante-chercheur en sciences de l’éducation à l’Instituto de Educación de l’université de la República (Montevideo), précise que ce pays a intégré, avec le « Monitor Educativo de Primaria« , un système d’évaluation des indicateurs éducatifs au niveau de l’enseignement primaire mis en place par l’ANEP, l’Administración Nacional de Educación Pública :

« A titre d’exemple, l’une des principales tendances positives réside dans la baisse de quatre points du redoublement chez les enfants. En d’autres termes, le pourcentage d’élèves redoublants de la 1ère à la 6ème classe des écoles d’enseignement général a reculé de 10,3 % à 6,3 % pour la période comprise entre 2002 et 2009″. (source : liste OLPC Uruguay).

Cette évolution appelle un premier commentaire de la part de Lidia Barboza Norbis :

« Il est très encourageant d’observer ce qui se passe au niveau des redoublements des enfants dans les écoles situées dans un contexte très défavorable, avec un taux de redoublement qui a chuté à 6 % dans les écoles urbaines et à 4 % dans les écoles rurales. (Ce système d’évaluation est quantitatif et descriptif, ce qui empêche d’expliquer quels sont les facteurs ayant une incidence sur le redoublement, qui est la conséquence de facteurs multiples). »

Ainsi, la perspective est que « ce genre de système d’évaluation permette d’obtenir un instantané du système à une date donnée et permette l’intégration des résultats des processus d’aprentissage dans les matières scienfiques, des langues, mathématiques, etc. » ajoute Lidia Barboza Norbis.

Par ailleurs, les informations peuvent être affinées école par école et assorties de données cartographiques. De cette manière, grâce au système d’information géographique (SIG/GIS) mis en place, nous pouvons en savoir plus sur l’école fréquentée par Lucas (dans « L’école, catalyseur du développement« ), qui avait été interrogé par Fernando Da Rosa Morena, enseignant-chercheur en sciences de la communication à l’Université de la República (Montevideo), dans son billet « CEIBAL más allá del aula » :

Ainsi, la méthologie de l’évaluation est mise en place. Reste à disposer du recul nécessaire.

Mais il y a déjà de quoi concurrencer, si besoin était, dans un autre domaine d’excellence, la démarche d’élucidation illustrée par le jeu « División Especial de Detectives« , conçu pour le Plan CEIBAL par la société Trojan Chicken.

C’est d’ailleurs ce jeu qui a permis à cette start-up de Montevideo d’être lauréate du concours d’idées Rayuela, initié par l’organisme du même nom émanant du projet CEIBAL : une manière de contribuer à l’amélioration de l’impact des TICE dans les écoles uruguayennes puisqu’il s’agit, pour les joueurs, de mobiliser leurs connaissances et géographie, histoire, mathématiques, langues et logique.

Par chance, nous avons pour nous aider à affronter les défis de demain une génération entière de jeunes (« gurises » en espagnol uruguayen) qui sont déjà à bonne école !

Laboratorio Latinoamericano de Evaluación de la Calidad de la Educación
–LLECE-

L’Uruguay : combien de divisions ?

11 juin 2010

On a beau faire peu de cas des compétitions sportives opposant nations contre nations, dans ce qui est devenu un véritable secteur économique, soumis de plus en plus aux lois du business, il n’empêche ! Tirons donc prétexte de ce sujet pour un détournement pédagogique en bonne et due forme : une manière pour l’enseignant de dire « Le foot, on s’en fout mais faisons-en un sujet pour la classe« . Car c’est bien connu, l’occasion fait le larron. L’occasion, c’est donc le match Uruguay-France (le 11/06/2010) lors de la Coupe du Monde de football 2010, en Afrique du Sud. Quant au larron, vous verrez que nous sommes en bien bonne compagnie !

Des complices au bout du monde

En matière de détournement pédagogique, l’Uruguay fait fort. La preuve ? Observons par exemple ce qui se fait dans l’espace pédagogique du très officiel Plan Ceibal.

* Cet organisme qui se consacre à « animer » les 380 000 utilisateurs d’ordinateurs XO dans les établissements primaires du pays (auxquels s’ajouteront au cours des prochains mois 100 000 utilisateurs dans le cycle secondaire), envoie un correspondant Ceibal en Afrique du Sud et – cerise sur le gâteau – lui fait même parler français (« ¿Qu’est-ce que vous voulez? «  »).

* Il organise un jeu prétexte à une vérification des connaissances sur le football.

* Il présente la mascotte Zakumi.

XO et mascotte Zakumi

* Il présente un ensemble d’activités articulées thématiquement autour du Mondial, conçues par une équipe d’enseignants « Dinamizadores Ceibal » du département de Durazno.

* Il annonce le lecteur de médias JAMedia, dont il a été question dans un billet précédent (JAMedia : encore un point pour l’Uruguay !) et qui a défrayé la chronique en suscitant en l’espace de quelques jours l’enthousiasme de nombreux utilisateurs, électrisés par la perspective de suivre le Mondial sur le XO, ce qui a donné l’occasion à Flavio Danesse, son développeur, d’être sollicité pour des entrevues par plusieurs radios et chaînes de TV.

* Il organise un voyage virtuel en Afrique du Sud.

* Il annonce un jeu baptisé « Conozco Mundial« , qui fait partie des nombreuses activités développées par l’équipe du CeibalJAM.

L’Uruguay : premier en quoi ?

A l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ignorons quelle équipe l’emportera ! Toutefois, n’est-il pas utile de mieux connaître son vis-à-vis avant une rencontre, qu’elle soit sportive, humaine, ou culturelle ? Alors que pouvons nous apprendre ?

Premier dans les « Sciences for Kids »

Nous apprenons sur le site « Information is Beautiful« que l’Uruguay occupe la première place des pays dans le domaine de la science pour les enfants (document « International Number Ones« ). Voilà qui est sympathique. La France est quant à elle classée première dans la betterave sucrière (Sugar beet), d’après l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO). Autre catégorie, mais sympathique quand même : ainsi, pas de jaloux !

Jolie infographie, mais les données sont-elles exactes ? Sont-elles seulement actuelles ? Quelles sont les sources d’ailleurs ?

Nous apprenons dans ce document dans quel domaine chacun des pays listés peut se prévaloir d’une première place. Ainsi, l’Uruguay apparaît en première position en nombre de victoires à la coupe du monde par habitant, sur la période 1930-2006. Bizarre. Ce décalage semble indiquer tout simplement que les données servant de base à ce classement ont été actualisées et que différentes sources d’information sont utilisées. Rien d’extraordinaire mais il est toujours bon de préciser ses sources, comme nous venons d’en avoir l’illustration. Question de méthode.

Des données de base pour la classe

A notre tour de faire oeuvre de détournement pédagogique : les données d’où est tiré le classement proviennent du site NationMaster, qui exploite, en les retravaillant et en les présentant graphiquement, les données brutes tirées du « CIA World Factbook« , par exemple en fournissant des classements des pays dans différentes catégories. L’intérêt pédagogique saute aux yeux pour l’enseignement des sciences sociales (histoire, économie, géographie). Bingo, d’ailleurs, car nous confirmons ici que l’Uruguay est le numéro un mondial dans la part du temps consacré aux disciplines scientifiques dans l’enseignement primaire : une confirmation de la présentation donnée sur « Information is Beautiful ». Toutefois, les données remontent à 1999. Ce n’est pas très récent ! Nous pouvons déjà approfondir notre compréhension, par exemple dans le secteur de l’éducation (d’après NationMaster) :

Ne nous avouons pas vaincus pour autant ! Si l’on veut obtenir – pour la classe – des données plus récentes, on peut se tourner vers des sources officielles, telles que la Banque Mondiale. Par exemple, pour l’Uruguay, qui nous intéresse ici. Par ailleurs, ces données sont disponibles en français, en anglais, en arabe et en espagnol. Bingo pour les cours de langues !

Voilà un début pour mieux connaître notre vis-à-vis. Alors de grâce, ne dites plus, à la manière de Staline interrogeant Churchill, à propos du Vatican : « L’Uruguay : combien de divisions ? » ! Mais apprenons à nous connaître mieux, en lettres ou en chiffres ! C’est un premier pas en faveur de la compréhension et de l’amitié.