Histoires d’O: Robots, Lego, Logo, XO…

14 octobre 2009

Le 8 septembre dernier, Sean Daly et moi avons eu la chance de pouvoir présenter l’association OLPC France et la plate-forme pédagogique libre Sugar à un parterre d’une centaine d’élèves de l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle (podcast).

Un grand merci à Marie Coirié qui, après avoir vécu le démontage (et remontage !) d’un XO au /tmp/lab s’est passionnée pour cette machine et le projet OLPC, et a beaucoup travaillé pour préparer cette conférence. Et un autre merci à Sean de s’être mobilisé à la dernière minute et d’avoir apporté des XOs en renfort !

J’ai axé la présentation sur quatre « O »: les robots, les Lego, le Logo et le XO.

Le film Robots ou la parabole du Do It Yourself

Les robots sont un peu partout : le Golem, Ulysse 31, Jayce et les Conquérants, Luke Skywalker et D2-R2, Mittérand et Jacques Attali… l’idée d’un « robot personnel » a existé bien avant celle de l’ordinateur personnel.  Dans le pire des cas, les robots échappent à notre contrôle, ils deviennent méchants et cherchent à remplacer l’humanité, tels les replicants dans Bladerunner.  Dans le meilleur des cas, ils restent à notre service, ils nous aident et sont tellement gentils qu’ils s’aident parfois entre eux.

Voici le scénario du film Robots : les robots disparaissent parce qu’ils sont peu à peu décrétés obsolètes, mais un robot malin et courageux fait de la résistance en réparant les autres robots et en inventant des solutions ad hoc à leurs problèmes.  Ce hacker va finir par aller chercher son idole, l’inventeur de génie Bigweld, pour le convaincre qu’il faut retrouver le goût du bricolage plutôt que se soumettre aux ordres d’une organisation qui cherche à imposer ses mises à jour.  (Bigweld ? Bill Gates ?)  Pas besoin d’être Roland Barthes pour y voir une parabole mettant en scène les idées du Do It Yourself et de l’open source en général.

robots
Les robots sont des machines pour moitié automates, pour moitié outils de l’homme.  Devenus plus performants et surtout connectés, les ordinateurs ressemblent de plus en plus à des robots : ils automatisent de plus nombreuses tâches, et nous leur en déléguons de plus en plus.

Le grand combat du logiciel libre est de permettre à tout homme de se rendre réellement maître et possesseur de ces nouveaux automates, et à toute la communauté du libre de construire une écologie technique (une « technosphère » ?) dans laquelle la liberté de l’homme passe par la libre exploration et exploitation des machines.

Le Lego et les principes d’OLPC

Les principes d’OLPC sont les suivants : le XO doit appartenir à l’enfant ; cet enfant peut être très jeune ; plus il y a de XOs dans l’environnement des enfants plus leur présence aura d’effet, et ce d’autant plus que les XOs seront connectés entre eux — enfin, les XOs doivent être open source, tant au niveau du matériel que du logiciel.

Bon.  Et si tout cela était déjà valable pour les Lego?  Quand je cherche dans mes souvenirs, je trouve cela : les Lego m’appartenaient ; j’ai joué aux Lego dès le plus jeune âge ; plus j’avais de Lego plus je me sentais capable d’inventer de nouvelles choses.  La « connectivité » est elle aussi au coeur des Lego, soit parce que le but est justement de connecter des pièces entre elles, soit parce que le Lego peut servir de support pour des constructions collectives – ce qui devient de plus en plus vrai avec les nouveaux Lego, la possibilité de les programmer et de partager ces programmes sur Internet.

lego
Un aspect important du Lego : chaque enfant commence avec une démarche « top-down », il suit les instructions d’un manuel pour aboutir au modèle (qui porte son nom très à propos).  Mais peu à peu, l’enfant joue et se libère des instructions, il invente des Legos, des constructions originale, de manière plus « bottom-up », pour ainsi dire.

Le Lego ne porte pas plus vers l’une ou l’autre des démarches, les enfants sont libres de passer de l’une à l’autre comme ils veulent, alors que les playmobiles, figés dans l’imitation du monde qui nous entourent, ne sont qu’une autre manière de jouer à la poupée (no offense !)

Logo et le constructionisme

Le Logo est un langage de programmation qui a spécifiquement été mis au point par Seyour Papert pour servir d’outil aux enfants et mettre en application les principes du constructionisme, eux-mêmes inspirés par le constructivisme piagétien.

Comme les Lego, le Logo a été conçu pour faciliter l’interaction pédagogique avec un ordinateur.  L’enfant construit l’objet qu’il va manipuler : grâce à des enchaînements de commandes, il traces des figures, organise des mouvements.  L’environnement incite à une exploration réflexive, un va-et-vient entre la définition des mouvements et leur apparition à l’écran, va-et-vient qui fait que l’enfant comprend ce qu’il fait, et tente de faire au-delà de ce qu’il comprend.

logo
Aujourd’hui, la descendance spirituelle du Logo est très riche : les activités Turtle Art, Scratch et Etoys reposent sur les mêmes principes pédagogiques.  Et ces descendants ne sont plus seulement exploratoires et réflexifs, il sont de plus en plus collaboratifs : les enfants peuvent partagers les objets Turtle Art via les XOs, partager leurs animations Scratch (notamment via http://scratch.mit.edu), etc.

OLPC, Sugar et le XO : la suite logique

J’espère que j’ai réussi à vous convaincre des airs de famille que l’on
trouve entre ces quatre « O » :  le XO est un robot personnel qui permet à l’enfant d’apprendre comment se rendre librement maître et possesseur de la technologie et, à travers elle, de toutes les disciplines qui se prêtent à un enseignement numérique.

olpc

Comme le dit Walter Bender, fondateur de Sugar Labs : « La liberté est essentielle au fait d’apprendre, comme le fait d’apprendre est essentiel à la liberté. »  Et au milieu de tout cela, il y a vous, la communauté, qui s’empare librement de ces outils, les triture, les démonte, en explore les recoins, en exploite les possibilités.  Le plus excitant étant que, pour une fois, adultes et enfants partagent le même terrain de jeu !

Sugar : mauvaise presse et mise au point

22 juillet 2009

Sugar on a stick vient de sortir. Cette version portable de Sugar est annoncée et testée un peu partout, permettant à chacun de se rendre compte du potentiel de ce nouvel environnement pour l’éducation.

Hier, Sugar a eu mauvaise presse, comme on peut le constater , et (ce dernier lien pointant vers l’article anglais d’où le buzz est parti.)

Paradoxalement, cette image négative provient de Nicholas Negroponte, fondateur d’OLPC, et qui a lui-même décidé de développer une interface pédagogique propre au XO, cette mission étant confiée au sein d’OLPC à Walter Bender.

Cette critique est doublement néfaste: (1) elle donne du grain à moudre à ceux qui fustigent la fondation pour s’être rapprochée de Microsoft et éloignée du logiciel libre et (2) elle donne une fausse image de ce qu’est Sugar.

Mais la critique a elle-même été largement déformée par les médias… pour s’y retrouver, voici une petite mise au point.

Courage !  Il suffit juste de savoir où l'on va.

Courage ! Il suffit juste de savoir où l'on va.

Mise au point n°1: OLPC ne travaille pas avec Microsoft

Le reproche principal que l’on fait à OLPC est d’avoir été « racheté » par Microsoft. Or ce qui s’est passé est bien différent. En bref :

  • Microsoft a travaillé dans son coin pour pouvoir faire tourner une version de Windows XP sur le XO, la machine développée par OLPC. Cette machine a de nombreuses particularités matérielles, et adapter Windows XP a requis beaucoup de travail de la part de Microsoft.
  • Ne voulant pas que Microsoft puisse remplacer le système libre installé sur les XOs, N. Negroponte a demandé à son équipe de faire en sorte que le XO supporte le dual-boot Windows XP/Sugar. C’est très bien expliqué par Mitch Bradley dans ce mail.
  • L’accord entre OLPC et Microsoft était une simple officialisation de cette possibilité, dont certains pays étaient demandeurs.
  • La réalité du terrain aujourd’hui c’est que quasiment aucun pays n’utilise Windows XP avec le XO. Oui, Microsoft a fait un don de 7000 XO en dual boot Sugar/WinXP à l’Uruguay, mais le reste des quelques 900 000 XO actuellement utilisés dans le monde tourne sous Sugar. Les enfants travaillent avec Sugar, les enseignants développent des cursus et des contenus pédagogiques avec Sugar, la communauté se l’approprie, etc.

Donc non, OLPC n’a pas été racheté par Microsoft. Et plus la communauté du libre fera avancer Sugar, plus le pari d’OLPC aura été le bon.

#2: Sugar n’est pas un système d’exploitation

Sugar n’est pas un système d’exploitation, mais un environnement à la Gnome ou KDE. Ce qui signifie qu’il est à la fois un gestionnaire de fenêtres et un ensemble de bibliothèques permettant de programmer des activités.

Sugar fonctionne avec le système d’exploitation GNU/Linux.

Durant les premières années de développement, l’effort d’OLPC a porté d’une part sur l’adaptation d’une distribution GNU/Linux (en l’occurrence Fedora) pour qu’elle fonctionne avec le XO, d’autre part sur Sugar.

Comme les deux développements se faisaient de manière cohérente, Sugar est devenu de facto le nom de l’interface du XO comprise comme un tout, et cette différence entre le système d’exploitation et l’environnement utilisateur est passée à la trappe.

Mais elle existe toujours – voire de plus en plus. Aujourd’hui, vous pouvez installer Sugar sur Fedora, Debian, Ubuntu, etc. Et vous lancez Sugar comme vous lancez Gnome ou KDE.

(Ce point est rappelé par Walter Bender dans le dernier Sugar Digest.)

#3: Qu’est-ce que critique N. Negroponte sous le nom de Sugar?

Pourquoi est-il important de comprendre ce qu’est Sugar ?

Parce que sans cela, on ne comprend pas la critique faite par N. Negroponte, ni en quoi elle pourait être juste ou injuste.

Quand N. Negroponte critique Sugar, il ne critique pas l’environnement utilisateur lui-même, il critique le fait d’avoir voulu développer tout depuis zéro et de manière monolithique. Il semble regretter de ne pas s’être appuyé sur une distribution GNU/Linux particulière et de ne pas avoir développé Sugar comme une application indépendante

Mais critique-t-il les efforts qui ont été faits sur Fedora pour que cette distribution marche avec le XO ?  Ou bien les efforts faits sur Sugar pour que cet environnement tire le meilleur parti des possibilités matérielles du XO (comme celle de mettre les ordinateurs en réseau maillé sans passer par internet, par exemple) ?

Difficile de savoir. (Lire ici et ici pour la controverse.)

Ce qui est sûr c’est qu’il ne critique pas l’actuel Sugar puisque Sugar est désormais une application indépendante, installable sous GNU/Linux comme n’importe quelle autre application.

Oui, Sugar est nouveau…

Alan Kay dit qu’il y a d’un côté les nouvelles (les « news ») et de l’autre la nouveauté (le « new »). Les nouvelles, contrairement à ce que leur nom indique, sont les faits et opinions accumulés et attendus. Mais le nouveau, lui, n’est pas prévisible. Même lorsqu’il est là, il est difficile de le voir. Le nouveau génère rarement des nouvelles.

Nous espérons que des journalistes vont bientôt se pencher sur ce que Sugar a de nouveau, plutôt que sur les opinions des uns et des autres, même (et surtout) quand il s’agit des opinions du fondateur d’OLPC.

Sugar a mauvaise presse : espérons qu’une presse meilleure s’empare bientôt de lui !

Mise à jour, 23 juillet : voici un article de Ivan Kristic sur la question, pour enfoncer encore le clou. Au sujet de la distribution des efforts entre le système et l’interface utilisateur: « Si Sugar n’avait pas existé du tout, nous aurions quand même eu à faire le travail sur le système pour qu’il marche avec le XO, et cela aurait pris autant de temps. » (« If Sugar hadn’t happened at all, we would have still had to do all the systems work to get Linux working on the XO, and it would have still taken just as long« )

Mise à jour, 27 juillet : la mise au point d’Ivan Kristic vient d’être slashdottée…